Comment tenir nos engagements avec nous-même?

Article paru dans Open Mind de Juin

 S’engager dans quelque chose qui est bon pour soi

Traditionnellement, la nouvelle année est porteuse de «  bonnes résolutions », engagements que l’on se fait à soi-même. Ces engagements concernent souvent notre propre personne –  nous souhaitons modifier, interrompre des comportements et habitudes  que l’on estime contraires à notre bonne santé physique ou morale – se remettre au sport, arrêter de fumer, limiter le temps sur le téléphone – ou initier des comportements, habitudes de vie propices à notre bien-être : suivre un cours de yoga une fois par semaine, consacrer une soirée par mois à une sortie entre amis, jusqu’à oser envisager un changement important «  cette année c’et sur je change de job »  … De manière rituelle, nous cherchons à marquer cette année qui s’annonce par un renouveau, une rupture, une prise de décision forte.
Et nous avons raison de choisir ainsi un moment de l’année chargé de sens pour émettre nos vœux personnels. Un engagement est porté aussi par le moment spécifique auquel on le prend – et ce moment-là de l’année symbolise, avec le retour de la lumière victorieuse de l’obscurité, un grand renouveau célébré déjà bien avant le nouvel an chrétien.
C’est donc une période propice chargé en énergie, en espoir, en symboles… Cependant, choisir le bon moment ne semble pas suffire à transformer nos vœux en réalité.

Nous sommes motivés, nous pensons être prêts à fournir des efforts pour atteindre notre objectif, et nous accompagnons notre promesse à nous-même d’un résolu «  cette année, je le fais, c’est sûr, je m’y engage. »

Alors comment se fait-il que si peu de ces « bonnes résolutions » de début d’année soient suivies sur le long terme ou tout simplement suivies d’effet ? Rapidement confrontées à l’ancrage des anciennes habitudes, zones de confort pas forcément confortables mais néanmoins connues, ou tout aussi rapidement vécues comme des contraintes, ou encore semblables à une plume emportée par le vent – un engagement poids-plume- emporté  par le courant de nos jours, vite émis, vite oublié.

Si vous faites partie de ceux et celles qui ont émis quelques  bonnes résolutions de début d’année: combien survivent aujourd’hui, trois mois plus tard ? Et à quel prix ?

S’engager pour soi-même, une mission importante

Nous avons également parfaitement raison de nous engager pour nous-même. Car si nous ne le faisons pas, qui le fera ? En effet c’est bien à nous-même, en priorité, que revient la responsabilité de prendre soin de nous, n’est-ce-pas ? Alors pourquoi ces engagements pris avec nous-même peuvent ils se révéler si aléatoires, si vite oubliés, ou vécus dans la douleur ?

Observons ce qui se passe lorsque nous prenons un engagement vis-à-vis d’une personne. Qu’est-ce qui nous pousse, dans ce cas-là, à tenir notre engagement ?

Cela peut-être à cause de la valeur que nous accordons à la parole donnée, de l’estime que nous portons à la personne vis-à-vis de laquelle nous nous sommes engagés. Nous sommes conscients que la confiance qu’elle nous porte dépend aussi de notre capacité à être à la hauteur de notre engagement. Cette personne compte sur nous et par conséquent, nous sommes prêts à fournir les efforts, petits ou grands, à consacrer le temps nécessaire à la réalisation de ce pour quoi nous nous sommes engagés.

Plus nous apprécions, respectons cette personne, plus elle est importante pour nous, plus grand sera notre désir de satisfaire à notre engagement. Est-ce à dire que lorsque j’ai du mal à tenir mes engagements vis-à-vis de moi-même, c’est parce que je ne me considère pas comme quelqu’un d’important, une personne digne d’estime, une personne avec qui je souhaite construire des bases de confiance et de coopération ?

Si je souhaite poser les bases solides d’un engagement avec moi-même, il est un préalable incontournable : me considérer comme une personne suffisamment importante pour que je m’intéresse à elle et à l’amélioration de son bien-être sur le long terme.

Et puis il y a la nature de cet engagement, quel est son histoire, d’où il vient, pour qui ou quoi je m’engage : est-ce vraiment pour moi ? Pour me conformer ou pour vraiment me sentir bien ? Qui l’a édicté ? Cela demande d’accéder à ce qui est important pour soi, c’est-à-dire se respecter suffisamment pour prendre en compte ses propres besoins, ses propres valeurs. Et aussi pour pouvoir être réaliste…. Car le mythe du héros nous guette dans la prise d’engagement avec nous-même !

D’un autre côté, une grande partie de nos engagements envers autrui se déroulent dans un cadre strict. Là l’engagement y est conditionné par un contrat, des règles, des pénalités de retard, des obligations diverses. Il s’agit par exemple de nos engagements professionnels, mais pas que (certains types d’unions par exemple…) Ce type d’engagement  occupe une place de choix dans la manière dont les humains s’engagent. Parce que nous ne sommes pas dans un monde idéal et que nous ne pouvons uniquement compter sur la bonne foi des uns et des autres, nous entrons dans un processus de contrainte : si on ne respecte pas les règles, on s’expose à la critique, aux représailles et à l’exclusion (rupture de contrat).

Alors, quel type d’engagement prenons nous avec nous-même ? Un engagement basé sur le respect et la confiance, ou bien sur la méfiance et la contrainte ? Habituellement, et sans même en être conscients, c’est plutôt ce dernier genre de contrat que nous signons avec nous-même : un contrat de type coercitif, qui se révélera tôt ou tard, être un contrat perdant.

Je crois m’observer, mais en réalité je me juge

Nous avons intégré de manière automatique un type de relation à nous-même qui va se manifester tout particulièrement dans la façon dont nous prenons un engagement avec nous-même.  Dans ce moment important, et sous influence, nous allons adopter une stratégie perdante, nous condamnant parfois avant même de commencer, à l’échec. Mais de quelle influence s’agit-il ?

Aucune relation n’est neutre, et tout particulièrement celle que nous entretenons avec nous-même. Nous portons sur nous-même un regard, et ce regard est sous-influence.

Le témoin invisible de nos engagements est notre juge intérieur, celui que dans mon livre j’appelle le bon vieux pote, répondant toujours présent, toujours vigilant, toujours en alerte.

Nous sommes tellement habitués à lui que nous ne nous apercevons pas de sa présence, constante, évaluant, jugeant nos paroles, nos pensées et nos actes, fantôme du regard des autres sur nous, d’un parent, des normes sociales de notre univers d’appartenance. Quand nous trinquons gaiement à notre futur engagement, notre bon vieux pote nous chuchote à l’oreille : tu es sur que tu vas y arriver ? L’an dernier tu as déjà essayé et ça n’a pas marché…

Et nous nous jugeons d’autant plus que nous venons de commettre un acte répréhensible aux yeux de notre critique intérieur : une erreur, par exemple.  Nous en sommes rarement conscients : nous sommes souvent notre plus impitoyable juge. En fait, nous nous jugeons plutôt que de nous analyser et de nous comprendre.

C’est ce même critique intérieur qui, sous le couvert de saine exigence pour soi-même, va dramatiser nos erreurs, évacuer nos réussites : qu’est ce qui fait que la plupart d’entre nous se montre plus sensibles à la critique qu’au compliment ? Sous couvert d’information objective, il nous intoxique de recommandations, de prédictions (négatives forcément) de mises en garde.  Il oublie de nous féliciter de nos petits progrès, mais sa sévérité ne rate aucun de nos manquements. Il nous impose des valeurs toxiques, c’est-à-dire des valeurs trop élevées, rigides ; nous allons nous déterminer en fonctions d’idées fixes, de certitudes : je serai bien seulement à condition … de trouver le bon job, le partenaire idéal…

C’est ce besoin incessant que nous avons de nous trouver bon, à une place privilégiée, cette incroyable pression que nous nous mettons pour atteindre cette impossible notion de perfection qui est le problème. Dans nos cultures hautement compétitives, nous avons besoin de nous sentir spécial pour nous apprécier. Alors nous allons chercher à développer de super-compétences, à l’image du héros qui triomphe tout seul de l’adversité, qui a raison contre le monde entier – mais cela n’est justement qu’une image.

Et ce n’est pas vraiment « notre faute ». Notre système éducatif, nos normes sociales, tout cela est basé sur l’évaluation individuelle,  la comparaison avec les performances d’autrui. Tout au long de notre vie, et ce depuis notre plus jeune âge, nous sommes évalués, jugés, voir critiqués, en fonction de normes et de règles.

Nous entrons en conflit avec nous-même, et « combattons » nos « mauvaises habitudes » en nous ajoutant encore plus de stress.

Alors, comment cette néfaste influence de notre critique intérieur va-t-elle se manifester, concrètement, dans nos engagements avec nous-même ? Tout d’abord nous allons  décider de nos combats (le mot parle de lui-même) en nous comparant aux autres, à des normes externes. Parce que nous nous trouvons trop ceci, pas assez cela… Nous allons décider de faire un régime, aller courir le matin, nous occuper plus de nos enfants…

Nous allons nous  donner des ordres, des injonctions à suivre plutôt que de nous donner envie et nous motiver positivement (il faut que je fasse attention à mon poids, je dois me bouger, etc…) Et ainsi rajouter une contrainte à d’autres contraintes.  

Comme nous n’avons aucune foi en notre propre parole, nous allons nous méfier de nous-même : et nous allons nous interner en camp disciplinaire. Nous croyons que pour pouvoir y arriver, nous devons être durs avec nous-même, nous houspillant, nous mettant la pression, nous condamnant durement si nous échouons… Nous allons utiliser la peur comme moteur plutôt que l’amitié pour nous-même (ça ne peut plus durer, si tu continues comme ça tu vas devenir ENORME).

Une fois en route, nous allons oublier de remarquer nos petits progrès, nous lamenter sur nos manquements…et nous abandonner à la première occasion. Car le principal obstacle à l’engagement est la peur de l’échec : si elle rate, la personne va se trouver lamentable, à ses yeux comme aux yeux des autres. La peur de l’échec a été identifiée comme un obstacle majeur à la réalisation personnelle. Peur qui s’exprime par des jugements négatifs sur ses possibilités, par des prétextes fallacieux, par des pensées de doute «  je le savais bien, de toute façon je n’en suis pas capable», « ce n’est pas mon truc »…  Autant de certitudes sur soi-même qui poussent à l’inaction, à l’abandon.

   Un vaste malentendu

De nombreuses études ont été menées ces dix dernières années sur l’impact de l’auto compassion sur la santé mentale et le bien-être.
Tous les résultats montrent que les personnes qui font preuve de compassion envers elles-mêmes sont moins déprimées, anxieuses et stressées, plus confiantes, satisfaites de leur vie que celles qui pratiquent une auto critique sévère. Ces recherches prouvent également que les personnes bienveillantes avec elle-même développent leur capacité  à tenir leurs objectifs et à s’engager dans des comportements plus productifs. Elles sont également plus à même de reconnaître leur responsabilité en cas d’erreur.

Car en accueillant nos émotions avec compréhension et bienveillance, y compris nos émotions difficiles, nous nous sentons suffisamment en sécurité pour admettre nos erreurs et manquements, tout en nous donnant le support émotionnel nécessaire pour pouvoir les dépasser. 

Qu’est-ce que l’auto compassion telle que définie  par Kristin Neff, professeur en Développement Humain à l’Université d’Austin au Texas, et pionnière dans le domaine des recherches sur l’impact sur le bien-être de l’auto-compassion? C’est la capacité à être gentil, compréhensif avec soi-même ; se traiter comme on traiterait un ami cher ; reconnaître que les imperfections font partie de la condition humaine, et accepter de ce fait ses propres erreurs et imperfections. C’est aussi conserver notre clairvoyance dans  les situations que nous vivons  – sans exagérer les problèmes, ni les ignorer. Entretenir en quelque sorte, une relation plus saine et équilibrée avec nous-même et nos conditions de vie. Par exemple, critiqueriez-vous sans relâche un ami déprimé qui vient juste de commettre une grosse bourde, qui s’en veut et se fait des reproches ? Il est probable que vous chercheriez plutôt à le réconforter, à le soutenir, afin qu’il soit plus à même de considérer la situation avec réalisme, et de trouver des moyens adaptés pour dépasser le problème.

Deux tendances naturelles    

L’auto compassion comme l’auto critique naissent de deux tendances naturelles, indispensables à notre survie. Mais elles n’ont pas la même fonction ni la même place dans notre évolution. 

L’auto critique trouve son origine dans  notre système de protection face au danger, lequel a pour fonction d’aider les organismes à survivre. C’est la réponse automatique fuir- combattre, fort utile pour échapper à un danger imminent, notre système libérant alors dans notre corps un flot de cortisol, dite hormone du stress, ce qui nous permet de nous enfuir à toute jambe ou d’attaquer à mains nues pour nous défendre quand notre vie en dépend!
Si l’auto critique sous-tend nos bonnes résolutions et se présente dès que nous trébuchons, nous augmentons notre anxiété car lorsque nous nous critiquons nous sommes pris entre le marteau et l’enclume, à la fois l’agresseur et l’agressé. Nous activons l’hormone du stress qui dans ces circonstances, a pour seul résultat de nous rendre insécure, nous poussant à fuir à toutes jambes nos propres peurs.

L’auto compassion, par contraste, prend sa source dans le système de caregiving (prendre soin). Celui-ci a pour fonction chez les mammifères de prendre soin de leurs enfants jusqu’à ce qu’ils puissent survivre. Ainsi, lorsque nous nous donnons de la compassion, nous réduisons notre niveau de cortisol et libérons de l’ocytocine – l’hormone du bien-être qui nous aide à nous sentir en sécurité, soutenu, et confiant.

“La bienveillance pour soi-même est l’ingrédient manquant dans tous les régimes et programmes pour perdre du poids”, dit Jean Fain, une psychothérapeute et professeur à la Harvard Medical School, auteur de “The Self-Compassion Diet”. La plupart des régimes mettent l’accent sur la discipline, la privation et le non-respect de soi. Cette approche est donc aux antipodes  de la plupart des conceptions qui font de la volonté et de la discipline les conditions incontournables pour tenir nos engagements.

“Le problème est qu’il est difficile de changer les habitudes d’une vie, ajoute-t-elle. Les personnes ont besoin de développer consciemment et activement l’habitude de l’auto bienveillance.”

 « J’ai découvert au cours de mes recherches que le principal frein des personnes à se montrer bienveillantes pour elles-mêmes reposait sur la peur de devenir trop indulgentes vis-à-vis de leurs imperfections, explique Kristin Neff, Pourtant toutes les recherches associées sur le sujet prouvent que l’acceptation de ses imperfections représente la première étape en vue d’une amélioration de sa santé. »

Voilà pourquoi nos engagements avec nous-même se déclinent le plus souvent sur le mode critique. Nous pensons que pour y arriver nous devons être durs avec nous-même, parce que nous confondons bienveillance et laxisme. Mais il n’en est rien : l’auto bienveillance, c’est simplement s’accorder de l’attention et prendre soin de soi, dans la mesure de ce qui nous convient le mieux.

Alors, comment faire? 

La première étape consiste à vous donner un peu de compassion pour toutes ces injonctions et jugements que vous avez pu vous infliger par le passé ; et comme ces injonctions n’ont pas marché, donnez-vous de la compassion pour la honte et la culpabilité que toutes ces injonctions irréalistes ont pu vous procurer.

Réagissez avec vous-même comme avec un ami, un enfant que vous aimez, que vous cherchez à réconforter, à encourager.

Il est probable que vous vous racontez à vous-même les mêmes vielles histoires d’échec, de doute, que vous vous critiquiez encore et encore pour les mêmes choses… Préparez-vous à rencontrer ce critique, ce bon vieux pote qui vous accompagne depuis si longtemps. Amenez  à la conscience toutes ces verbalisations négatives sur vous-même.  Apprenez à rencontrer ce juge intérieur, à le rassurer et le calmer, à modifier consciemment son discours.

C’est l’accueil inconditionnel de vous-même qui vous permettra d’accéder à vos vrais besoins, et de conclure avec vous-même, des engagements dignes de ce nom, qui sont vraiment les vôtres. C’est l’amitié pour vous-même qui vous permettra de vous soutenir quand vous faiblirez, quand vous ne parviendrez pas à tenir votre engagement, qui vous aidera à repartir.

Mon livre, « l’autobienveillance, de la connexion à soi à la compassion pour soi » est conçu comme un itinéraire de rencontre avec soi-même, afin de cheminer, étape vers étape,  vers la réconciliation avec cet ami intime qui sera à nos côtés dans nos engagements et sur qui nous pourrons toujours compter: nous-même.

 

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